Argumentaire

La question du temps est devenue centrale pour les historiens de la seconde moitié du xxe siècle : il est désormais admis que la démarche de l’historien est un va-et-vient entre le présent (le temps où l’historien cherche et écrit) et le passé, parfois très proche, qu’il étudie ; le jeu de diverses temporalités ou de rythmes est pris en compte dans les périodisations (au pluriel) construites par les historiens ; le temps des hommes du passé, enfin, est lui-même devenu un thème de recherche (Leduc 2004 ; Schmitt 2005).

 D’un point de vue plus général, l’étude des diverses expériences du temps des sociétés passées peut prendre forme dans le cadre d’une analyse des « régimes d’historicité » c’est-à-dire des formes d’organisation et  d’articulation des catégories du passé, du présent et du futur (Hartog 2010). Restituer les différents équilibres des rapports sociaux aux temps et tenir compte de la diversité des temps dans lesquels les acteurs du passé s’inscrivent offre aussi un point d’entrée pour penser la modernité et les éventuelles spécificités des rapports contemporains au temps – tâche à laquelle s’essaient historiens, sociologues et philosophes (voir notamment Charle 2011, Rosa 2010 ou encore Revault d’Allonnes 2012). De ces réflexions ressortent notamment les idées d’un primat du contemporain, d’une omniprésence du présent que François Hartog qualifie de « présentisme » (Hartog 2010), et d’une accélération des rythmes qui suppose aussi – le point est d’importance pour le travail de l’historien et sa position dans la société (Hartog et Revel 2001) – une historicisation rapide. Cette montée du contemporain ne rend donc pas le passé absent, mais elle en suppose une appréhension particulière, plus mémorielle et articulée à un usage social pensé au présent, plutôt qu’elle ne conduit à établir un lien collectif à travers l’inscription des nouvelles générations dans une tradition pré-existante (Gauchet et al. 2008, ainsi que Le Débat, n° 177 (2013)).

 En dépit de ces chantiers d’importance ouverts par les historiens et bien que la question du temps et des temporalités apparaisse en filigrane à travers nombre de sujets abordés par les historiens des sciences et des techniques, en partant de l’importance du temps dans l’organisation du travail et de la vie des chercheurs (voir Lanciano-Morandat et Bouffartigue (dir.), 2013 ou le séminaire de recherche sur « vie et travail scientifique » organisée par Anne Collinot au Centre Koyré) aux questionnements que suscitent les thèmes de l’innovation et de la découverte (voir Cassier et Correa 2013 ou Edgerton 1998 et 2007), en passant par les pratiques scientifiques qui contribuent à construire les futurs (Dahan 2007) ou à conserver la mémoire du passé (Bowker 2008), elle reste, nous semble-t-il, peu travaillée en tant que telle dans ce domaine disciplinaire. L’idée de la journée d’étude des doctorants et postdoctorants du centre Alexandre Koyré est donc de s’en saisir pleinement pour alimenter une réflexion méthodologique en histoire des sciences et des techniques.

 Bien que l’étude de la mesure du temps et le rôle des sciences et des techniques dans son objectivation et l’évolution des rapports sociaux au temps ait pu déjà faire l’objet de différents travaux, ce sont ici des approches concrètes concernant les manières d’étudier le temps et d’intégrer les vécus du temps des acteurs dans des analyses portant sur les sciences et les techniques que nous souhaitons mettre au cœur de la journée.

 

Dans cette perspective, les débats pourront s’organiser autour de deux thèmes principaux :Quel usage peut faire l’historien des sciences de la notion de « régime d’historicité » et comment peut-il tenir compte, dans son approche, du jeu d’aller-retour temporel créé par son étude portant sur des objets des sciences et des techniques ?

On pourra se pencher sur les modalités concrètes d'usage de la notion de « régimes d'historicité » et de son articulation avec la multiplicité des rapports au temps perceptibles dans l'histoire des sciences. Par exemple, on pourra s'intéresser aux relations entretenues entre une forme d’historicité dominante et le rapport au temps propre à un domaine scientifique ou technique particulier, ou à l'intérêt de la notion de « régimes d'historicité » afin d'éclairer les conflits concernant les modalités d’usage ou de transmission des savoirs scientifiques, ou bien la patrimonialisation des corpus scientifiques et techniques.

En retour, on pourra essayer de dégager une réflexion plus générale sur la manière dont l'historien des sciences peut contribuer à la compréhension de la construction sociale du temps et de son vécu. De par leurs rôles et leurs effets sur l'économique et le social, les sciences et les techniques constituent une focale particulièrement utile afin d'envisager les rapports entre espace et temps, et la co-construction des temporalités, des rythmes et des spatialités. Par ailleurs on pourra se demander si l’histoire des sciences permet d’éclairer les facteurs qui participent à l’émergence, à la stabilisation voire aux résurgences de certaines formes d’historicité.

Comment, en se plaçant cette fois plus près des acteurs et de leurs actions, développer une analyse sur la dimension temporelle des phénomènes étudiés. Comment intégrer la multiplicité des temps et temporalités dans lesquels ils s’inscrivent et en tenir compte pour réfléchir à leurs contributions aux sciences et techniques, même (et peut-être surtout) si certaines de ces contributions peuvent sembler intemporelles ? 

On pourra songer, en particulier, aux phénomènes de conflit de temporalités ou d'échelles pouvant émerger entre des communautés dont le rapport au temps diffère assez sensiblement sur un même objet de connaissance (le temps du malade en décalage avec celui de de l'innovation médicale ou de la régulation des médicaments, le temps long des climatologues par opposition à celui du politique ou des marchés, le temps du loisir des scientifiques amateurs par contraste avec celui des professionnels, etc).

On pourra aussi s'intéresser aux phénomènes de division du travail scientifique (Schaffer 1988), et aux différentes temporalités spécifiques que cela implique pour les acteurs concernés, en particulier entre personnels subalternes et non-subalternes de la science. Par ailleurs, il semblerait opportun, lorsque cela s'avère possible, de croiser ces questionnements concernant les temporalités des sciences et des techniques à une perspective en terme de genre (Lamy 2006, Bessin et Gaudart 2009).

Un autre point pourrait concerner le rapport que des communautés scientifiques entretiennent avec leur passé et la tradition. On pourrait questionner l'importance des figures d'autorités en science, ainsi que les dispositifs concrets (à travers l'enseignement, les hommages, etc) qui permettent aux acteurs scientifiques de se projeter au sein d'une histoire interne qui donne sens à leurs actes.

 

 

 

 

Bibliographie

 

Cadre général

Charle Christophe, 2011. Discordance des temps. Une brève histoire de la modernité, Paris : Armand Colin, coll. « Le temps des idées »

Blais Marie-Claude, Gauchet Marcel, Ottavi Dominique, 2008. Conditions de l’éducation, Paris : Stock

Gauchet M. 2007. L’avènement de la démocratie I et II, Paris : Gallimard notamment "La révolution moderne" (t. I ch. 1) et  "La crise du libéralisme" (tII., ch. 3),

 Hartmut Rosa, 2010. Accélération. Une critique sociale du temps. Paris : La Découverte

 Hartog François, Revel Jacques, 2001. « Note de conjoncture historiographique » in ibid. (dir.), Les usages politiques du passé, Éditions de l’EHESS, coll. « Enquête » : 13-24

 Hartog François, 2010. « Historicité / régimes d’historicité » in C. Delacroix, F. Dosse, P. Garcia et N. Offenstadt (dir.), Historiographies, Concepts et débats, Paris : Gallimard, coll. « Folio histoire »

 « La culture du passé », 2013. Le Débat, n° 177, novembre-décembre 2013.

 Leduc Jean, 2004. « La construction du temps chez les historiens français de la seconde moitié du xxe siècle », Temporalités 1 : 80-97

 Maitte Corine et Terrier Didier, 2012. « Conflits et résistances autour du temps de travail avant l’industrialisation (xive-mi-xixe siècle) », Temporalités 16

 Revault d’Allones Myriam, 2012. La crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Paris : Seuil

 Schmitt Jean-Claude, 2005. « Le Temps. « Impensé » de l’histoire ou double objet de l’historien ? », Cahiers de civilisation médiévale 48 (189) : 31-52

 

Sur les sciences et les techniques

Bowker G. C. 2008. Memory Practices in the Sciences, The MIT Press.

 Cassier Maurice et Correa Marilena, 2013. “Scaling up and reverse engineering : acquisition of industrial knowledge by copying drugs in Brazil”, in Benhamin Coriat (ed), The Political Economy of Hiv/Aids in Developing Countries, Edward Elgar Publishing

 Dahan Dalmedico Amy (dir.), 2007, Les scenarios du futur. Changement climatique et scénarios économiques : enjeux scientifiques et politiques, La Découverte, coll. « Recherches »

 Edgerton David, 1998. « De l’innovation aux usages : Dix thèses éclectiques sur l’histoire des techniques », Annales. HSS, 53 (4/5) : 815-837

Ibid., 2007a.  “Creole technologies and global histories: rethinking how things travel in space and time”, HoST 1

Ibid., 2007b. The Shock of the Old. Technology and global history since 1900, Profile

 Lanciano-Morandat Caroline et Bouffartigue Paul (dir.), 2013. « Temporalités de la recherche », numéro thématique de la revue Temporalités 18 [on est dans une approche sociologie du travail]

 Marc Bessin et Corinne Gaudart, 2009. « Les temps sexués de l’activité : la temporalité au principe du genre ? », in Temporalités, 9, Les temps sexués de l'activité.

 Jérôme Lamy, 2006. « La Carte du ciel et la création du « Bureau des dames » à l’observatoire de Toulouse », in Nuncius, vol. XXI, 1, pp. 101-120.

 Simon Schaffer, 1988. « Astronomers Mark Time: Discipline and the Personal Equation », in Science in Context, 2, pp 115-145.

 

Sociology of Expectation

Rosengarten Marsha and Michael Mike, 2009. “The performative function of expectations in translation treatment to prevention: The case of HIV pre-exposure prophylaxis, or PrEP”, Social Science & Medicine 69: 1049-1055

 Michael Mike, Wainwright Steven and Williams Clare, 2005. “Temporality and prudence: on stem cells as ‘Phronesic things’”, Configurations 13: 373-394

 Brown Nik and Michael Mike, 2003. “A sociology of expectations: retrospecting prospects and prospecting retrospects ”, Technology Analysis & Strategic Management 15(1): 3-18

 Brown Nik, 2000. “Organising/Disorganising the breakthrough motif: Dolly the cloned ewe meets Astrid the hybrid pig”, pp. 78-110 in Nik Brown, Brian Rappert, Andrew Webster (eds) Contested Futures: A Sociology of Prospective Techno-Science. Ashgate

 

Voir aussi :

 Conférences :

 Breaking up Time. Settling the Borders between the Present, the Past and the Future, Freiburg Institute for Advanced Studies, 7-9 avril 2011

[compte-rendu de la conférence consultable sur 
hsozkult.geschichte.hu-berlin.de/tagungsberichte/id=3726]

Regimes of Temporality. Investigating the Plurality and Order of Times Across Histories, Cultures, Technologies, Materialities and Media, University of Oslo, 5-7 juin 2013

[call for papers consultable sur http://www.uio.no/forskning/tverrfak/kultrans/aktuelt/konferanser/regimesoftemporality/cfp/]

 M. Gauchet, 2003, « Les dilemmes du nouvel individu », cycle Passerelles de l’Association des Diplômés de Sup-Tg Reims, 15 mai 2003 [compte-rendu de la conférence rédigé par Isabelle Chevalier accessible sur http://gauchet.blogspot.fr/2006/05/les-dilemmes-du-nouvel-individu.html]

 

Entretiens :

 Yves Citton et Myriam Revault d’Allones sur La vie des Idées :

« Révolution et crise de la temporalité » [http://www.laviedesidees.fr/Revolution-et-crise-de-la.html]

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